Le Kremlin vous parle

Ce 18 décembre 2017, RT (Russia Today) a lancé discrètement sa version française qui suit ses déclinaisons en anglais, en arabe, en espagnol et en allemand. L’État russe a investi des millions d’euros pour cette chaîne qui ne sera probablement jamais rentable. RT est actuellement seulement disponible sur les box internet de Free, via satellite et sur son site officiel. Qu’est-ce donc que cette chaîne ? RT est un média international chargé de donner à la Russie une voix à l’étranger, similairement à ce que font d’autres grandes puissances avec France24, Al Jazeera, Voice of America, BBC World News ou China Global Television Network.

Officiellement chargée de promouvoir une meilleure image de la Russie, la chaîne fait évidemment partie intégrante de la politique étrangère du Kremlin. Un tour sur son site web indique bien qu’on est face à un contenu très particulier. En plus de défendre la ligne officielle du Kremlin, pro-russe et souverainiste, RT est une machine à critiquer la société occidentale. Le téléspectateur doit douter du monde qui l’entoure et comprendre que Poutine n’est pas le méchant dictateur corrompu décrit par les intellectuels et les journalistes des autres médias. Il ne s’agit pas de montrer qu’en Russie on vit comme en Europe occidentale, c’est exactement l’inverse : RT en fait des tonnes sur la corruption, la violence policière, l’injustice, les difficultés économiques et sociales, la perte de souveraineté et le déclinisme, pour faire croire au téléspectateur qu’en France, on vit comme en Russie. Le but est de créer de la confusion pour nuire à la réflexion et à l’esprit critique, un peu dans la ligne des slogans du roman 1984 d’Orwell : «La guerre, c’est la paix ». Enfin, comme pour l’agence de presse RIA Novosti, RT est très proche de l’extrême-droite française, en particulier des très connectés « identitaires ». Cette extrême-droite étant financée et supportée par la Russie de Poutine, ce n’est pas une grande surprise. La chaîne donc insiste lourdement sur l’immigration, l’islam et le terrorisme.

En diffusant dans les plus grandes langues européennes, le but de Poutine est donc de toucher les européens directement, d’essayer de déstabiliser les principaux pays européens pour renforcer son pouvoir. Pas besoin de propagande grasse pour cela, il suffit juste d’appuyer où ça fait mal. Le complotisme, des informations à moitié vraies devraient réussir à créer quelque chose. On a vu que l’élection de Trump a largement été supportée par la Russie, tout comme l’indépendance de la Catalogne.

Au final, on peut quand même regretter que cette chaîne passe plus de temps à taper sur les occidentaux que de parler de la Russie. En effet, un rééquilibrage est sûrement nécessaire. En France, la majorité des journalistes sont généralement très mauvais quand il s’agit de parler de la Russie. Sans avoir besoin d’évoquer l’atlantisme ou le caractère anti-russe de certains papiers, la majorité des médias, y compris des publications majeures dites « sérieuses » comme le journal Le Monde, s’illustrent souvent par leur incapacité à comprendre la politique russe. La Russie y est présentée comme l’URSS de la guerre froide, on aurait presque l’impression que c’est encore le parti communiste qui gouverne le pays. Somme toute, le téléspectateur russophile devra se débrouiller à se faire son opinion entre les médias anti-russes, les médias incompétents sur la question russe et le nouveau média russe anti-occidental rédigé par l’administration poutinienne. Bonne chance !

Référendum d’association avec l’Ukraine

Le 6 avril prochain, les Néerlandais devront répondre à la question suivante par référendum : « Êtes-vous pour ou contre la loi de ratification de l’Accord d’association entre l’Union européenne et l’Ukraine ? ». Ce référendum découle d’une pétition de la population, comme le permet la loi néerlandaise. Les 27 autres pays de l’Union Européenne ont déjà ratifiés cet accord de rapprochement politique et économique avec l’Ukraine. L’accord ne peut être ratifié qu’avec l’unanimité des voix : dans le cas où les Pays-Bas se prononceraient contre l’accord, celui-ci n’entrerait pas en vigueur. Le référendum n’étant que consultatif, le choix du gouvernement néerlandais est incertain. Bloquera t-il le processus dans un souci démocratique ? Ou le gouvernement passera t-il en force, comme ce fut le cas pour le traité établissant une constitution pour l’Europe (TCE), refusé par les peuples français puis néerlandais en 2005 et néanmoins adopté ?

En fait, ce référendum, derrière l’anodine question qu’il semble poser, est d’une importance capitale. Il ne s’agit pas vraiment de se rapprocher d’un énième pays à faire rentrer dans l’Union, comme on pourrait étudier le cas de l’Albanie ou de la Serbie. Un de plus, un de moins, cela ne semble pas dramatique quand on est déjà trop vingt-huit. En fait, il s’agit d’une décision aux conséquences géopolitiques majeures. Les vraies questions sous-jacentes sont : veut-on tendre davantage les relations avec la Russie, pour laquelle l’Ukraine est la chasse gardée ? Avec quel pays fait-on effectivement un rapprochement, sachant que le gouvernement ukrainien qui négocie cet accord ne contrôle ni la Crimée, annexée par la Russie, ni l’est du pays, contrôlé par les séparatistes ? Est-ce l’intérêt de l’Europe de porter l’OTAN aux frontières de la Russie, alors que l’armée américaine déploie de nouvelles troupes en Pologne, Lituanie, Lettonie et Estonie ?

Les états de l’Union Européenne ne doivent pas jouer à un jeu dont les règles sont dictées à Washington ou à Moscou. Chacun doit rester à sa place. Si d’une part les Etats-Unis sont un allié géostratégique historique de l’Europe occidentale, d’autre part La Russie devrait être un partenaire priviligié de l’Union Européenne, par sa position géographique et ses capacités économiques et militaires. Le rôle de l’Europe est de tempérer l’ardeur de ces deux géants et d’éviter d’attiser l’animosité dont elle en paierait cher les conséquences sur son territoire. Pour cette raison, la réponse logique au référendum néerlandais serait « non ». Ce n’est pas dans l’intérêt des Pays-Bas – ni de la France, de l’Allemagne et des autres pays membres – de mettre le grappin sur l’Ukraine.