Le terrorisme ne tombe pas du ciel

Avant de commencer, je tiens à présenter mes entières condoléances aux victimes, leurs familles et leurs proches. Le terrorisme est une chose particulièrement répugnante.

Les attaques terroristes du 13 novembre dans le 11e et le 10e de Paris et à Saint-Denis marquent un cap. Non pas parce qu’elles ont été les plus meurtrières perpétrées en France depuis des décennies. Parce que les Français ont modifié leur comportement. Les Français singent les Américains après les attaques de New York du 11 septembre 2001. En tous points, que cela en est pathétique. C’est d’autant plus facile à déceler, que sous l’effet du choc, chacun y va de son commentaire peu réfléchi, sur les réseaux sociaux et autres blogs.

  • Comme les Américains en 2001, les Français ne comprennent pas comment cela est possible qu’une attaque survienne sur leur territoire, eux qui vivent dans un pays de paix, d’amour et de tolérance. Oui, sauf qu’ils ont oublié d’ouvrir les journaux : la France est en guerre. La France a fait la guerre en Libye en 2011, où elle a armé les rebelles pour faire tomber le dictateur, dont les armes se sont ensuite évaporées dans la nature ; la France a fait la guerre contre les islamistes au Mali en 2014 et surtout, la France fait aujourd’hui la guerre au Sahel (l’opération Barkhane) et contre l’État islamique (l’opération Chammal). Pour un pays de paix, on repassera. L’autre pays qui vient d’être touché par un attentat terroriste est la Russie (Vol 9268 Metrojet), le 31 octobre : 217 morts. Or, la Russie est justement le pays le plus actif dans la guerre contre l’État islamique. Malgré ce que l’on peut entendre, ce n’est pas eux qui nous ont déclaré la guerre : c’est nous.
  • Un élan de patriotisme a soufflé sur la France. Drapeaux français, reprise de l’hymne national. Ils se disent fiers d’être Français, fiers d’être Parisiens. D’acccord, mais pourquoi maintenant ? Les terroristes n’attaquent pas la baguette, ni le béret, ni la gastronomie. Certes ils attaquent le TGV, fleuron de notre industrie passée 😉 Sérieusement, les terroristes attaquent internationalement et poursuivent des buts politiques. Ils rejettent le monde occidental, mais n’ont pas de problème spécifique avec l’identité française a priori. Certains Franças disent entrer en résistance. En résistance contre quoi ?
  • La population comme le gouvernement s’empressent de valider un USA Patriot Act à la française : mise en place d’un état d’urgence étendu à trois mois et un rétablissement des contrôles aux frontières. On nage en pleine dérive sécuritaire : un état d’urgence, ce sont des perquisitions sans l’aval d’un juge, des plein pouvoirs à la police et des privations de libertés diverses et variées. Déjà après les attentats contre Charlie Hebdo en janvier, la France avait définitivement pris le chemin du totalitarisme avec la loi sur le renseignement qui instaurait de facto une surveillance de masse. Bienvenue dans le gentil monde de l’état cow-boy.

Pour l’anecdote, on notera le mauvais accaparement du sujet sur les réseaux sociaux. Facebook se veut directif et dit aux gens ce qu’ils doivent faire (et ça marche !) : « Il semble que vous soyez dans la région touchée par Attaques terroristes à Paris. Dites à vos amis que vous êtes en sécurité. » ; « Changez votre photo de profil en y mettant le drapeau français pour montrer votre soutien à la France et aux Parisiens. ». Facebook, très américain, attise donc le patriotisme. Twitter aussi américanise le sujet, avec le #PrayForParis fort mal à propos dans un pays peu religieux touché par le fanatisme.

Quel est le bilan, du point de vue terroriste ? Sur l’aspect semer la terreur, ils ont réussi : les Français ont peur. Ils ont aussi remporté une victoire dans leur guerre asymétrique contre la France. Sur l’ordonancement, ce n’est pas trop mal : plusieurs attaques non détectées et effectuées au même moment. Sur la destabilisation, c’est plutôt bon : la France s’est précipitée dans une dérive sécuritaire et nationaliste, restreignant les libertés, probablement exactement ce que recherche l’État islamiste. Sur l’efficacité par contre, on frise clairement l’amateurisme. Certains attentats suicides n’ont fait comme seule victime que leur auteur, et il n’y a qu’une centaine de morts alors qu’une cible était un stade de football et une autre une salle de concert (de death metal !) pleine à craquer. La plupart des témoignages de policiers et de témoins évoquent un manque d’organisation étonnant. On voit que l’État islamique est en phase de rodage et n’a pas de réels agents efficaces. Tant mieux.

Rapidement, on a vu fleurir des messages appelant à ne pas stigmatiser les Français arabes, les musulmans ni les réfugiés. Il ne faut effectivement ne pas faire d’amalgame. Toutefois, il ne faut pas faire d’angélisme non plus. Les attaquants du 13 novembre sont tous d’origine immigrée (sauf un Réunionais, si j’ai bien lu) et sont tous musulmans. Ils ne s’appellent pas Patrick ou Jean-Pierre et ne sont pas issus de vieilles familles du Poitou. La majorité des Maghrébins et des musulmans français sont pacifiques et de nombreux immigrés contribuent à la richesse de la France, à tous points de vue. Cependant, il faut assumer : l’Europe a un problème avec certains immigrés et certains musulmans. Évidemment, même les musulmans communautaristes et intégristes ne sont pas pour autant des terroristes potentiels. Mais il y a un danger de ce côté là : l’État islamique cherche à les séparer du reste de la société. Le but ? Pouvoir les enrôler d’une part, d’autre part les séparer du reste de la société, faire monter le fascisme et tendre vers la guerre civile.

Le terrorisme est là, il va falloir s’y habituer. Ces attaques ne sont pas les dernières. Il vise en particulier les pays impliqués dans le conflit contre l’État islamique ainsi que les pays identifiés comme « islamisables ». En dehors du vol 9268 Metrojet russe déjà évoqué, rappelons que Beyrouth a été touché le 12 novembre (quarante morts), Ankara le 10 octobre (cent morts) et citons les deux attaques tunisiennes sur la plage de Port El-Kantaoui le 26 juin (trente-neuf morts) et au musée du Bardo le 18 mai (vingt-quatre morts). Il est difficile de mettre en place des mesures sécuritaire efficaces contre le terrorisme, à part des patrouilles de police et l’utilisation des services de renseignements extérieurs et intérieurs. Fermer les frontières par exemple, c’est du vent : qu’est ce qui distingue un terroriste français ou belge d’un gentil français ou belge ?

Que faire ? La première chose est de repenser sérieusement la diplomatie et la défense de la France. Réfléchir à quels sont les intérêts de la France et quelle doit être sa position au niveau international? Ces dernières années, la France a eu une position et une stratégie brouillone ; elle a combattu avec les islamistes (en Libye, en Syrie) et contre les islamistes (au Mali, au Sahel, en Syrie encore) ; elle est tour à tour contre puis avec le gouvernement iranien, les présidents el-Assad et Poutine. La France doit aussi revoir ses partenariats avec certains pays comme le Qatar, souvent accusé de financer le terrorisme, l’Arabie Saoudite ou le président turc Erdogan, qui jouent double-jeu. Bref, il faut identifier les alliés et les ennemis, faire les guerres nécessaires et éviter les conflits inutiles ou qui ne nous concernent pas. Le cas échéant, il est nécessaire d’assumer et de prévoir les conséquences – riposte terroriste – de nos implications militaires. Il faut aussi avoir les moyens militaires et de renseignement à la hauteur de ses ambitions (ce qui n’est pas le cas actuellement). Une bonne stratégie est aussi celle qui se veut la plus indépendante possible : la France doit se détacher de l’OTAN et ne plus se comporter comme un vassal des États-Unis d’Amérique.

Ensuite, sur le territoire national, il faut faire un effort pour lutter contre le communautarisme, pour la laïcité, pour l’assimilation, pour les valeurs républicaines héritées des Lumières. Là où aujourd’hui on entend une rhétorique belliqueuse, violente, il faudrait surtout mettre en avant la liberté, la fraternité. Surtout, il ne faut pas négliger la politique sociale : on imagine mal un cadre père de famille, propriétaire d’un petit pavillon, tirer sur des gens avec une kalachnikov le soir après sa journée de boulot. Personne n’en parle, pourtant la pauvreté et l’humiliation attisent les haines. La plupart des terroristes ont grandi dans des cités pourries abandonnées par la République.

En définitive, citons Bachar Al-Assad : la politique française a « contribué à l’expansion du terrorisme ». Même s’il ne pensait sans doute pas exactement aux mêmes causes que moi, il a parfaitement raison.

Doit-on accueillir des migrants ?

Impossible de surfer sur Internet cette semaine sans tomber sur la photo d’un enfant mort. La photo, œuvre d’une journaliste turque relayée par les journaux anglais puis internationaux, est celle d’un enfant syrien, dont le corps inerte s’est échoué sur une plage de Bodrum. Le petit Aylan était sur un bateau de migrants à destination de la Grèce qui a chaviré. Sur les réseaux sociaux (Facebook etc.), la photo est diffusée largement. On en appelle à la solidarité et la générosité.

Syriens, Afghans, Érythréens, Libyens, Nigérians, Pakistanais, Kosovars, Africains divers arrivent en Europe. Ces gens ne viennent pas en occident pour profiter d’une de prestations sociales plus attrayantes. Ces hommes et ces familles fuient la guerre, la misère, la faim. Pour le seul mois d’août, on estime à 50 000 le nombre de migrants arrivés en Hongrie voulant rejoindre l’Autriche et Allemagne. Dans un pays en proie à Daech et Bachar el-Assad, voire simplement le manque de nourriture et la corruption, je prendrai probablement la sage décision d’émigrer. Moi aussi, je voudrais aller en France, en Allemagne, au Royaume-Uni, pour que mes enfants aient une vie meilleure et ne plus avoir peur de mourir. Même si j’ai fait des études, je serai prêt à faire des ménages pour avoir une vie plus « normale ». Je comprends ces gens.

Cette année, l’Allemagne a promis d’accueillir 20 000 réfugiés, la Suède 1 200, la France 500. La France a d’ailleurs reçu 3 fois moins de demandeurs d’asile politique que l’Allemagne en 2014 (64 310 contre 202 645), tout en étant le 3e pays de l’Union Européenne avec le plus de demande – derrière l’Allemagne et la Suède (1). Certains hurlent au scandale. La France, qui a une grande tradition d’asile, ne fait pas grand chose pour les migrants ! C’est vrai. Ce n’est pas très solidaire, ni très chic, mais cela s’explique. Tout part d’un fait simple : les réfugiés sont des immigrés, un peu particuliers certes, mais des immigrés quand même.

L’immigration d’étrangers éduqués et diplômés est rarement un problème : ils s’intègrent bien, aident le pays d’accueil à se développer et s’enrichir. La situation est plus nuancée pour l’immigration économique (en gros, les étrangers pauvres et peu instruits). Elle vient souvent s’additionner à la pauvreté locale et faire grossir les rangs du chômage. Mais surtout, ce sont des personnes d’une culture lointaine qu’il faut réussir à intégrer à l’arrivée. Les pays d’Europe occidentale ont déjà accueillis de nombreux immigrés par le passé et l’intégration n’est pas toujours un franc succès. Les enfants et petit-enfants d’immigrés donnent parfois beaucoup de fil à retordre au pays d’accueil de leurs parents : il suffit de voyager en Île-de-France pour s’en rendre compte. Dans ces conditions, on peut comprendre que la France, qui compte de très nombreux immigrés, ne soit pas particulièrement motivée pour recevoir de nombreux réfugiés. L’Allemagne, elle, a une attitude différente mais ne nous leurrons pas : ce n’est pas par générosité (rappelons l’attitude inflexible du gouvernement allemand face aux difficultés de la Grèce) mais parce qu’elle a une population vieillissante et qu’elle va avoir besoin de bras.

Cet élan de générosité en faveur des réfugiés est une réaction émotionnelle sympathique du peuple, mais finalement il occulte les causes du problème. En réalité, le plus efficace serait que les personnes qui détiennent véritablement le pouvoir politique (Obama, Poutine et autres Merkel) agissent pour que les réfugiés puissent rester chez eux, comme autrefois. Or, les états occidentaux et la Russie sont largement responsables de la crise syrienne. Poutine a soutenu Bachar, quant aux rebelles syriens récupérés par les islamistes, ils ont été aidés et financés par les Occidentaux et leurs alliés, le Qatar et l’Arabie Saoudite. Daech a lui poussé sur les cendres des guerres de Libye et d’Irak. Bref, le vrai geste en faveur des migrants serait une politique internationale plus réfléchie et une solidarité internationale accrue en faveur des pays pauvres. En attendant, il faut bien aider les personnes qui arrivent, mais gardons une vision à long terme !

(1) voir Asylum statistics (UE)